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Le blog de mireille.laborie

Mireille Laborie ou Les fantômes des frontières

28 Février 2015, 16:31pm

Publié par Mireille Laborie - en Languedoc-Roussillon

Texte de Christian SKIMAO La nouvelle Cigale Uzégeoise
Texte de Christian SKIMAO La nouvelle Cigale Uzégeoise

Texte de CHRISTIAN SKIMAO paru dans LA Nouvelle Cigale Uzégeoise

Revue Littéraire, Artistique et Scientifique n° dix

Décembre 2014

Mireille Laborie ou Les fantômes des frontières

La main comme outil

Affirme sa volonté

L’espoir demeure toujours

D’éblouir la Lune

Depuis de nombreuses années Mireille Laborie explore bien des voies artistiques. Si elle a travaillé dans le domaine de la peinture, elle privilégie maintenant celui du papier en réalisant dessins et gravures. Elle a créé des volumes et toutes sortes d’objets possédant un fort pouvoir évocateur, dans le cadre d’une approche éclectique, allant de la série des « Maisons » en 2008 à celle des « Cocons » relevant du Land-art, exposée à la Bambouseraie d’Anduze en 2010, entre autres. Sans oublier la conception et l’iconographie de livres d’artistes en relation étroite avec les textes proposés. Notre tentative d’analyse critique, ponctuée d’intermèdes poétiques fonctionnant sur le principe de la transposition, porte principalement sur ses dessins récents, tous sans titres, où la notion de trame apparaît essentielle avec son corollaire la peau du papier, puis leurs interactions entre présence et absence.

La trame

Espaces contraints

Vous voici croisés

D’un stylet ferme

L’artiste creuse les contours

La puissante vague

Vous libère soudain

Nostalgie des couleurs

Dénudées par l’esprit

Une véritable ascèse…

Il existe une troublante analogie entre la dénomination plastique et la dénomination littéraire de la trame. C’est dans ce glissement sémantique que s’élabore une partie de notre récit commun. Pour ses réalisations, l’artiste attaque parfois le papier à la pointe sèche, faisant apparaître des formes géométriques régulières ou irrégulières qui délimitent un territoire. Si en apparence elle semble borner les champs du regard, elle parvient en réalité à ouvrir de nouveaux espaces. Le labourage de la surface construit ainsi un champ de possibles avec des perspectives infinies. Les parcelles obtenues grâce à l’utilisation de règles de différentes largeurs aboutissent à une rigoureuse construction tant physique que mentale. Une nouvelle cartographie apparaît avec une division du papier en zones, districts, préfectures, principautés, royaumes… propice à toutes les projections. L’œil du spectateur se trouve d’abord conforté par cette trame plus ou moins familière avant de se perdre dans une extension de la surface striée. S’il existe une parenté formelle avec l’œuvre de Jacques Clauzel, la démarche de Mireille Laborie se situe dans un autre questionnement et une autre relation avec le support. Elle veut inscrire dans le papier une empreinte lui permettant de s’inscrire à son tour dans le dessin.

Dans cet ordre d’idées, apparaît une autre trame, celle du tissu qui nous renvoie à la réalisation intitulée le « Manteau de Gide », une reprise en papier – toujours travaillé à la pointe sèche – du manteau de l’écrivain, conservé au Musée Borias d’Uzès, qui se trouve exposé dans le même lieu, dans le cadre de la Biennale Sud Estampe d’octobre à décembre 2014. Ludique et questionnante, le décalque décalé d’un modèle, à la fois légèrement semblable et totalement différent permet de mieux comprendre la mise en abyme voulue par l’artiste. L’importance du vide central qui représente l’absence du corps de l’écrivain se confronte à un effet d’enveloppement de ce vide. Comme un cornet de mots contenant l’essentiel d’une vie.

D’autres œuvres encore suivent un processus de scarification. L’artiste pique l’envers du papier pour obtenir des boursouflures significatives. Elle s’inscrit ainsi dans un processus de marquage créateur, né depuis les débuts de l’humanité et qui existe toujours actuellement. Mais cette maltraitance initiale du papier ne se perçoit pas de prime abord car le résultat final est empreint d’une certaine douceur. Ainsi s’annonce la peau…

La peau humide

Glissante et poreuse

Elle s’offre lentement

Aux effluves colorés

Des traces lointaines

Substance buvant le lait

Et le miel des intentions

Maltraitée avec douceur

Ses stigmates parlent

Une nouvelle vie…

La dénomination de la peau s’accorde à la fois au papier et à l’être humain. Elle demeure une « frontière simultanément fermée et ouverte » (Carrel). Cette porosité au monde et aux techniques lui permet de s’affranchir d’une pesanteur et de garder intacte cette légèreté primordiale. La peau du papier se trouve ainsi soumise à une pénétration apparente de l’encre de Chine mais la notion de fluidité demeure essentielle. L’utilisation de l’eau qui lave et mêle la couleur reprend des utilisations artistiques antérieures car l’encre et les résidus s’accrochent. Un monde « mouillé » prend forme qui joue avec tous les accidents liés à ce lavage puis ce rinçage. Les gouttes d’eau font éclater l’encre, la diluent et lui font vivre une aventure vaporeuse semblable à celle de l’aquarelle. La peau humide du papier met en lumière l’existence d’une frontière, certes mouvante, entre le blanc et le noir. Des bordures grises grignotent ainsi l’espace des certitudes visuelles et nous font pénétrer dans un univers flottant au gré des vagues.

Si les accidents de l’encre de Chine passée à l’eau demeurent aléatoires, ils relèvent également d’une volonté première et affirmée de l’artiste. Une fois connu le principe essentiel du fonctionnement aqueux, il ne reste plus qu’à effectuer sa mise en forme aux résultats hasardeux mais paradoxalement maîtrisés grâce à l’expérience acquise lors de multiples essais. Avec le glissement de l’eau, l’encre de Chine se dilue, explose, coule, déborde, forme des taches, crée des formes mouvantes, s’épanouit,… Une matière pénètre l’autre et s’estompe en même temps en évoquant le phénomène du flux et du reflux. Cette nappe liquide métissée va sécher et laisser apparaître sur la grève (le papier) les restes magnifiques d’un long processus. L’utilisation de l’eau pour d’éminentes unions avec le support se trouve employée par bien des artistes, comme Anne Slacik pour certaines de ses toiles. Mireille Laborie, elle, joue avec l’humidité du papier, sa porosité et l’utilisation parfois généreuse, parfois parcimonieuse de la quantité d’eau. Elle s’imprègne du thème et imprègne le papier à son rythme.

Les présents/absents

Le miroir des apparences

Coule lentement

Un Janus abstrait

Se décline parfois

Point de mouvements

Dans la salle des regards

Une interrogation

Jamais ne s’arrête

Une dualité sensuelle…

La question qui ne se pose plus mais qui demeure désormais comme une interrogation est celle de l’abstraction et de la figuration. Dans des travaux antérieurs, vers 2010, Mireille Laborie a questionné le vêtement et ses accessoires tout en occultant la représentation de celui ou celle qui les porte. Cette absence semble déjà révélatrice d’un processus d’effacement revendiqué car du peu que l’on voit n’imagine-t-on pas davantage ? Ces corps absents donc omniprésents ne se cachent-ils pas eux aussi dans cette cartographie affective évoquée auparavant ? Michel Butor, lors d’une commande passée par le grand libraire Pierre Berès en 1972, à propos de 59 dessins – abstraits, faut-il le préciser – à l’encre de Chine de Pierre Soulages, avait voulu dans un poème de 60 strophes intitulé MÉDITATION EXPLOSÉE, sous-titré 59 figurations et défigurations pour Soulages plus un blanc et quelques légendes, mettre en lumière le caractère figuratif de son travail. Si le poème existe bien et a été publié par la suite dans Illustrations III chez Gallimard, la rencontre dans le cadre d’un livre commun aux deux créateurs a été impossible. Le corps de la peinture permet une fois encore de répondre à ces classifications qui ne tiennent plus en haleine le monde de l’art mais demeurent comme des balises désirantes que le spectateur souhaite interpeller.

Les deux œuvres retenues par l’artiste et reproduites dans cette livraison de la revue jouent sur une forte complémentarité. La première est à dominante blanche avec un épanchement spectral de gris, semblable à une apparition qui relève d’une esthétique très japonaise. L’encre se rétracte et laisse un liseré qui fait apparaître des figures quasi invisibles pour les yeux que nous nommerons des résurgences. La seconde présente un quadrillage à dominante rouge avec des scarifications obliques. En l’observant de près naissent des effets d’usure obtenus grâce aux réserves, évoquant ainsi un tapis usé avec l’apparition de sa trame. La vie d’un objet intime prend forme au travers d’une forte référence matissienne. Nous nous trouvons en face de deux productions de papier qui exhalent des origines hétérogènes et convergent vers un centre impossible. Le regard circule ainsi dans ces trames singulières et s’abandonne à quelque rêverie solitaire.

En conclusion

La volonté comme outil

Affirme sa main

L’envie recommencée

De décrocher la Lune

L’œuvre de Mireille Laborie tend vers une approche en soustraction. Ôter plutôt que rajouter. Elle épure ses lignes et laisse disparaître ce qui lui semble trop lourd. Une démarche qui cherche le minimum plutôt que le minimal. Les réminiscences du tracé parlent d’une légèreté nouvelle qui permet de créer un espace plus aérien, comme libéré des pesanteurs de la peinture. Ainsi apparaîtront les fantômes du trait et les fantômes de la couleur représentants d’une plus grande liberté où plus rien ne reste véritablement en place. Partant de l’image du sillon qui rassure et propose un ancrage dans la terre, toute la partie aqueuse nous ramène à des origines lointaines et floues. Les frontières cessent d’exister car l’eau recouvre toujours tout et lorsqu’elle se retire plus rien ne se trouve comme avant. Cette instabilité voulue semble au cœur de la recherche de cette artiste. Nous assistons à la naissance de convergences impossibles entre concentration et sensualité qui pourtant existent dans son dessin. Comme l’écrit Shitao (Moine Citrouille-Amère) dans son traité de peinture : « Il faut, dans une âpreté fruste, rechercher une image fragmentaire ; mais ceci ne peut s’exprimer avec des mots. »

Enfin pour en savoir davantage sur l’approche artistique de Mireille Laborie, ses expositions, ses recherches en cours ainsi que la parution de ses livres rares qui ponctuent des rencontres littéraires, une visite de son site web, lumineux et détaillé, semble indispensable : www.mireille-laborie.com

Christian Skimao

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