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Le blog de mireille.laborie

© Martine Guillerm 2010 "La Parure"

14 Avril 2011, 12:23pm

Publié par mireille.laborie

 

 

Mireille 7b 6054  

 

 

LA PARURE

 

 

En convoquant les parures du féminin - robe, chevelures, collerettes - dans sa série de grands dessins à la plume, Mireille Laborie nous convie à une réflexion sur les méandres du pli.

Elle interroge le drapé comme l’ont fait beaucoup d’artistes avant elles : de Léonard de Vinci, qui plaçait des étoffes mouillées sur des modèles de glaise pour rendre avec justesse les ondes du tissu, à Simon Hantaï, qui fit du pliage sa méthode de travail.

Si ce thème du drapé, du plissé, a retenu autant d’artistes - des peintres mais également  des écrivains comme Henri Michaux  ou des musiciens comme Pierre Boulez - c’est sans doute parce que  la peinture du drapé, la figuration d’une étoffe, permet de suggérer les plis du corps autant que ceux de l’âme.

Gilles Deleuze dans son ouvrage  « le Pli. Leibniz et le Baroque » montre de manière brillante que le concept de pli et sa traduction dans la sphère artistique, tout particulièrement dans l’art baroque, permet d’éclairer la pensée philosophique et les thèses leibniziennes d’une manière inédite et passionnante.

Ce concept de pli est donc au cœur du travail de Mireille Laborie. Il peut être un outil pour éclairer son oeuvre.

La méthode utilisée par l’artiste pour figurer les strates de la matière est singulière et mérite qu’on s’y arrête. Il s’agit d’une succession de lignes ondoyantes et fines, tracées sur le papier blanc. Cette suite de lignes courbes, qui se juxtaposent et parfois se mêlent, crée la forme. La multiplication des lignes opère aussi comme une sédimentation sur le papier du temps qui s’écoule. L’ambivalence est d’ailleurs l’une des spécificités du dessin de Mireille Laborie. La facture dit à la fois la fluidité, la vitesse d’exécution, la sûreté de la trajectoire et l’extrême concentration, la patience obstinée de la main qui, peu à peu, par un enchaînement de gestes répétitifs aux subtiles variations, fait naître la figure. Cette figure devient alors trace du temps passé, actualisé sur le support.

Si l’on s’essaye à une analyse comparée des trois sujets explorés par Mireille Laborie dans ses dessins - la robe, la chevelure, la collerette - on s’aperçoit qu’ils touchent tous à la question complexe de l’identité.

La robe est à la fois symbole d’une identité sociale féminine mais aussi voile d’une identité du sujet. Le vêtement est le médium, ce par quoi le corps peut être approché mais aussi le masque de l’identité réelle du sujet. Les robes de Mireille Laborie voilent donc autant qu’elles révèlent. Aucun corps n’habite d’ailleurs ces robes qui flottent et ondoient dans l’espace, indépendamment, comme animées par le souffle du vent, métaphore du vivant, dans ce qu’il a de plus impalpable. Cette évanescence est une manière pour l’artiste de signifier qu’une multitude de corps pourrait entrer dans ces robes, qu’il faut dépasser les apparences, soulever le voile, déplier, expliquer, impliquer, pour révéler l’infinité des plis de l’âme. Cette présence du corps, dans son individualité, est d’ailleurs suggérée par l’intérieur des robes. La doublure est souvent aquarellée de rose, teintée de la couleur de la peau. Le vêtement se métamorphose, s’anime, prend un aspect organique. Les volants sinueux de l’encolure donnent à imaginer les plis d’une vulve. L’artiste semble ironiser sur la manière dont notre société normative fait du corps un objet, le met en boîte, pour mieux préserver la stabilité du modèle social qu’elle a imposé.

Les longues chevelures, vues de dos, qui ne laissent rien paraître du visage ni du corps auxquels elles appartiennent, interrogent tout comme les robes, cette identité pliée, mystérieuse. Elles nous permettent de prendre conscience des visions stéréotypées dont nous sommes tous porteurs. Alors qu’aucun indice ne vient corroborer cette thèse, on pense à des chevelures de femmes. À regarder plus longuement le dessin, on se rend compte de l’aspect formaté de notre vision et de l’importance du préjugé dans notre vision tant notre culture est tissée de ces personnages féminins aux longues chevelures : Mélisande, Flore de Botticelli ou encore les figures baudelairiennes dont la chevelure devient « une mer odorante et vagabonde ». Cette série de chevelures donne donc à penser l’identité sociale de cette parure première du corps et à méditer sur la notion de désir et la multiplicité des fantasmes liés à cet attribut. Cette symbolique multiple du cheveu - mélange d’attirance et de répulsion qui atteint son paroxysme dans le cheveu roux - jalonne toute l’histoire de l’humanité et traverse toutes les civilisations.

Les collerettes sont quant à elles autrement codées puisqu’elles étaient, entre le XVI et le XVIIe siècle, tout autant portées par les hommes que par les femmes. Elles ne sont donc porteuses d’aucun déterminé du corps au niveau sexué mais marquent toujours l’aspect symbolique du vêtement. Anciennement dédiées aux classes les plus élevées de la société, ces dentelles empesées étaient un fort déterminant social. Elles étaient le signe d’une appartenance à un groupe : le codage allait même plus loin puisque le rang se mesurait à l’épaisseur et à la largeur de la fraise. Elles pourraient aussi être interprétées comme des auréoles formant autour du visage un cercle de lumière signifiant le degré supposé de perfection de l’âme. Les collerettes de Mireille Laborie semblent néanmoins nous dire, par le vide béant circulaire au centre du dessin - vide qui nous aspire, dans lequel notre œil s’engouffre - toute la vacuité de tels atours au regard de la condition commune qui est la nôtre.

C’est donc pli à pli que se lisent les dessins de Mireille Laborie, la densité de leurs lignes nous appelle à une réflexion sur la complexité du monde, nous invite à penser les liens de l’âme et du corps et à soulever le voile des idées reçues pour trouver la voie de la liberté.

 

© Martine Guillerm

 

 

 

 

 

 

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